Nouvelles buissonnière

Collectif

Date de publication : 6 juin 2021

Adolescent, Arthur Rimbaud fit deux fugues à Douai, durant lesquels il écrivit plusieurs poèmes imprégnés de ces lieux et de ses rencontres. Ce n’est que bien plus tard qu’ils furent rassemblés dans un recueil « Cahiers de Douai ».

Afin de célébrer les 150 ans du passage créatif de Rimbaud à Douai, quelques illuminés de premier ordre ont lancé l’idée d’un recueil de nouvelles. Pour cela, ils ont fait appel à 22 auteurs en leur proposant à chacun l’un des poèmes de ces cahiers, leur laissant digresser à loisir sans autre contrainte. En ressort un ouvrage aux inspirations très variées.

Et si j’ai eu l’extrême honneur et la fierté de compter parmi ces 22, je vais vous parler uniquement des 21 autres en espérant vous donner la soif de vous procurer ce petit bijou.

« A la musique » a été écrite par Denis ALBOT à partir du poème éponyme. L’auteur nous conte une vision nostalgique d’un homme revenant à Douai, marqué de souvenirs. Est-ce Rimbaud lui-même qui parle au travers de ce narrateur ? Il y a des indices, mais aussi des détails intrigants…

« Un très vieil ami » a été écrite par Philippe Bialek à partir du poème « Le buffet ». L’auteur évoque le transport d’un vieux meuble vers sa dernière destination. La fourgonnette est comme son corbillard et une messe l’attend pour un dernier adieu. Comme si cette antiquité avait une âme.

« Sidonie », par Michel René Bouchain raconte la rencontre entre Sidonie, une petite fille pauvre et Arthur. L’occasion ici de croiser quelques personnages qui ont accompagné le poète dans ses pérégrinations douaisiennes.

Poursuivons notre déambulation dans ce recueil avec « Trois baisers » de Francisco da Conceicao. Devançant toujours mes lectures par le poème correspondant, j’étais très impatient de découvrir le résultat de cette inspiration, car le texte de Rimbaud est assez coquin. L’auteur nous narre une rencontre atypique, un signe du destin, un coup de foudre magistral entre deux personnes, sous fond de poésie…

La suivante est la mienne, inspirée très librement de Venus Anadyomène, sous la forme d’une ode à la différence que je ne commenterai pas, n’étant pas à ce point narcissique…

C’est Didier Daeninckx qui a eu la lourde tâche de s’inspirer du poème, sans doute le plus connu de Rimbaud : « Le dormeur du val ». Mon oral de français, ce qui ne me rajeunit pas. Avec « La double vie de Robert Lecuyer », l’auteur nous narre la vie d’un homme mystérieux exerçant le métier d’imprimeur, mais cachant une autre activité à découvrir vers la fin de cette nouvelle. Réussir cette pirouette en si peu de mots n’est pas si simple.

Non pas que je veuille comparer ou mettre en compétition les auteurs de ce collectif, que je connais d’ailleurs pour la plupart d’entre eux, mais il faut l’admettre, je vais avoir mes petites préférences que je ne manquerai pas de signaler. Et si jusqu’à maintenant ma lecture était plaisante, je dois avouer que la nouvelle de Jean-Marc Demetz est un vrai coup de cœur. Avec « Vive Lempereur », l’auteur nous brosse une dystopie grinçante d’humour dans laquelle les rebelles se servent de la poésie pour tenter de combattre un monde liberticide. On notera également les clins d’œil savamment placés et la truculente théorie de la domination des cons.

Pour la huitième nouvelle inspirée du poème « Ma bohème », Juliette Dierkens nous conte les divagations d’une jeune fille miséreuse et passionnée d’écriture qui semble déambuler régulièrement dans Douai à la rencontre de ses auteurs fétiches. Bien entendu, dans « Évasion d’automne », c’est Arthur Rimbaud qui croisera son chemin.

Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est la première fois que je lis du Patrice Dufossé Rubka qui pourtant, et je ne le répéterai jamais assez, a été le premier à me donner une chance dans le milieu très rude de l’édition. Faisant partie des personnes plus directement touchées par le décès déroutant de Daniel Vandenhoecq, l’initiateur de cette célébration de Rimbaud à Douai, son très joli texte « Quelle présence ? » ne pouvait que lui rendre hommage. Savamment construit de façon antéchronologique, il mélange vie quotidienne et déambulations poétiques bercées par un soupçon de mélancolie.

Je poursuis mes commentaires de lecture en constatant que ce recueil comporte vraiment tout type de nouvelles, certaines très poétiques et d’autres très décalées, certaines parlant beaucoup de Rimbaud, d’autres moins.

Typiquement, celle de Roger Facon fait partie de celles bien barrées, et si j’aime la poésie, j’ai une nette préférence pour les délires (c’est un avis très personnel). « Au cabaret-vert », l’auteur nous emmène dans une histoire mêlant communisme, alcoolisme et extra-terrestre. Si ça c’est pas du teasing…

Dans la même catégorie des nouvelles décalées, avec « Le mal du ciel », Olivier Gruy nous conte l’histoire d’un homme atteint d’un mal inconnu touchant le cerveau. On découvre alors une sorte de communauté étrange pour finir dans une autre dimension.

La douzième de ce recueil a été écrite par Léo lapointe. « La captive » est une preuve, s’il en fallait de la qualité de la plume de cet auteur. Difficile de commenter ce poème en prose qui m’a laissé une impression sombre et oppressante.

Philippe Masselot, l’un des piliers de ce projet, nous propose dans « Rêve d’Aden » une approche très historique de la fin de vie de Rimbaud, avec une immersion très réussie dans le transport ferroviaire de la fin du XIXe siècle. On s’y croirait. Et on souffre avec le poète.

J’ai déjà eu l’occasion de dire plusieurs fois que j’appréciais les délires de Michaël Moslonka, et je le confirme avec cette touche de Fantasy apportée à ce recueil avec « Le trésor des CommunOrcs », en revisitant la commune avec des semi-orcs, des nécromants et des dragons (quand je vous parlais de diversité). Un pur régal.

Et je poursuis cette chronique avec une nouvelle plus rafraîchissante de Hania Racak : « Ce petit con d’Arthur ». L’autrice nous explique, à sa façon, comment est née l’idée de ce recueil en donnant vie au fantôme de Rimbaud venant taguer les murs de la ville de Douai avec sa poésie.

Avec « Le fuyard », Patrick Saint-Vast nous parle de couvre-feu, mais pas celui qui nous horripile en ce moment, le vrai, celui qui était en place lors de l’occupation allemande, celui qui pouvait vous coûter la vie et pas une amende de 135€. Je me disperse. L’auteur met en scène un veuf retraité un peu éteint qui va être touché par la fibre patriotique grâce à une rencontre.

Gérard Sévin se prête ensuite à une déambulation onirique, nous prouvant que nos lectures peuvent influencer nos rêves. Et lorsque le poème de chevet se nomme « le bal des pendus », c’est tout un programme.

C’est Élodie Soury-Lavergne qui poursuit ce recueil d’une magnifique façon, avec un texte sur la fin de vie toute en beauté. Difficile de dire si c’était à cause du lieu, du moment, de l’heure tardive accompagnée de sa fatigue, mais j’ai eu l’impression de lire une douce et lancinante mélodie.

Dans « La lettre manquante » de Gérard Streiff, l’auteur met le doigt sur l’anticléricalisme du poète.

Vic Traby dans « Trois hommes dans un bateau… ivre… » nous livre une nouvelle à classer parmi celles qui parlent de la vie et des proches de Rimbaud. Ici, l’autrice nous plonge dans un échange très inspiré entre Paul Demeny et Gorge Izambard.

Nous n’avons pas tous été logés à la même enseigne en termes d’attribution du poème de Rimbaud qui devait nous servir d’inspiration. Magali Vanhoutte, avec « Soleil et chair », a hérité du plus long et elle en a fait une nouvelle charmante dans laquelle elle raconte la rencontre et l’histoire d’amour très particulière entre deux poètes.

C’est Josette Wouters qui achève cet excellent livre avec « A la zut, Ophélie ! ». Dans cette nouvelle, l’autrice nous raconte les errements d’une jeune élève venant de louper son concours d’entrée à l’école normale à cause d’un malheureux retard. Ophélie va la poursuivre dans les rues de Douai, lui offrant un nouveau destin.

Voilà, je ne saurais que vous conseiller de vous procurer cet ouvrage, car je pense que, quels que soient vos goûts en matière de lecture, vous y trouverez votre bonheur.